Bruno Marmiroli, “Récits Fleuve”
Auteur : Bruno Marmiroli, directeur de la mission Val de Loire.
Diplômé d’architecture, Bruno Marmiroli se spécialise à la fin du XXe siècle dans l’étude des paysages du Proche-Orient. L’intérêt qu’il porte aux paysages s’étend aux jardins et il participe à la création de plusieurs d’entre eux, aussi bien en Nouvelle-Zélande en 2006, qu’au Prieuré Saint-Cosme, près de Tours, en 2012. Parmi ses articles sur le sujet, on peut citer “2000-2010, dix ans d’histoire de la plaine inondable de la Gloriette, à Tours” (Projet de paysages, n° 7, 2012).
Directeur de la mission Val de Loire à partir de 2018, il conduit divers projets visant à valoriser le fleuve de la Loire, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco depuis le 30 novembre 2000. Les diverses actions menées dans ce cadre permettent de sensibiliser le public à la protection de ce patrimoine. En 2020, il a également publié chez Actes Sud Jardins et Val de Loire.
Comment, en partant d’un récit institutionnel forgé par les instances qui ont rédigé, à la fin des années 1990, le dossier d’inscription du Val de Loire sur la liste du patrimoine mondial, accueillir d’autres récits issus des berges, de l’eau ou des communautés locales pour esquisser un récit commun autour des territoires du fleuve Loire ?
Le socle géomorphologique reste identique. Il permet de situer la Loire dans son bassin versant et de redonner une échelle à l’ensemble d’un hydrosystème qui couvre 117.000 km². Au sein de ce bassin, la Loire arrache des sédiments et les transporte jusqu’à la mer sur plus de 1.000 km. Nous, habitants des berges, sommes donc reliés à l’amont et à l’aval par cet écoulement permanent qui façonne les paysages et détermine de façon directe ce que l’on peut appeler la santé des milieux. Cette histoire se raconte à partir d’une poignée de sable de Loire à laquelle se mêlent des artéfacts issus des communautés humaines et des traces non-humaines qui peuplent les rives du fleuve. La Loire est un milieu où s’hybrident les objets et les sujets, effaçant parfois la limite entre les deux.
Essayons de compléter l’approche géographique par une succession d’autres récits situés d’après trois points de vue distincts, qui montrent l’étendue et la complexité de l’anthropo-système Loire : les berges, le coteau ou le fleuve.
La Loire est au cœur d’un hydrosystème installé entre des coteaux et qualifié de “lit majeur”. Une partie de ce territoire-là – un petit tiers – est inscrite sur la liste du patrimoine mondial, sur un linéaire de 300 km. La partie centrale est appelée “Loire moyenne”. La Loire est aussi un bassin versant qui collecte et érode son territoire, et dont la gestion est largement conditionnée par les usages humains de l’eau (agriculture, industrie et eau potable).
Au fil de son cours, le fleuve mêle ses sédiments aux artéfacts humains. La Loire est un dépotoir accueillant, bienveillant, où tout finit par être roulé, lissé, érodé par le mouvement incessant du courant. Tout y est lavé, baptisé par le flux et les particules qu’il contient au point que, in fine, l’on n’est plus en mesure d’en distinguer l’origine – géologique, organique ou anthropique.
Continuons l’arpentage et attachons-nous à décrire les représentations du paysage, puisqu’elles ont une valeur dont Philippe Descola nous rappelle la portée : “Le paysage est une composition, une transfiguration in visu ou in situ : dans les deux cas, une représentation d’autre chose que lui-même”1
Modèle archétypal de paysage harmonieux renvoyant au rayonnement des souverains qui en assuraient l’équilibre, le Val de Loire a nourri d’abondants récits et forgé de solides représentations d’un paysage idéal dès le XVe siècle. Mais le récit d’une Loire intacte depuis le passage de la cour, vierge de tout aménagement contemporain ne résiste pas longtemps à l’analyse des faits : si le béton n’a pas recouvert les murs de protection contre les crues et si les villes qui bordent le fleuve semblent respecter, au moins pour la partie riveraine, une certaine harmonie héritée des bâtiments plus anciens, l’empreinte de la modernité est bien réelle. Aussi loin que porte le regard, la trace des activités humaines imprègne le paysage.
Cet article de Bruno Marmiroli a été édité par Inès Marques.
Bibliographie
Comoy Guillaume-Emmanuel, Mémoires sur les ouvrages de défense contre les inondations, Paris, Dunod, 1868.
Descola Philippe, La Composition des mondes. Entretiens avec Pierre Charbonnier, Paris, Flammarion, 2014.
Jousseaume Valérie,“303 numéro spécial, La Loire”, Norois, vol. 192, no 3, La Loire. Sociétés, risques, paysages, environnement, 2004, p. 146.
Latour Bruno, Où suis-je ? Leçons du confinement à l’usage des terrestres, Paris, La Découverte, coll. “Les empêcheurs de penser en rond”, 2021.
Maris Virginie, La Part sauvage du monde. Penser la nature dans l’Anthropocène, Paris, Seuil, coll. “Anthropocène”, 2018.
Vassort Jean, L’Arrière-cour du pouvoir. Le rôle stratégique du Val de Loire comme barrière militaire, foyer culturel et bastion politique, Paris, Armand Colin, 2025.
Vigny Alfred de, Cinq-Mars, Paris, Gallimard, 1980 (1826).
- Philippe Descola, Anthropologie de la nature, cours du collège de France, “Les formes du paysage”, I, p 758. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Inès Marques (16 mai 2025). Bruno Marmiroli, “Récits Fleuve” La Pépinière du CESR. Consulté le 11 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/140ir
