Jean Sénié, “Une frontière liquide : le cas de Brescello et de Viadana (XVIe-XVIIe siècles)”
Auteur : Jean Sénié, Université de Tours, CESR.
Jean Sénié est agrégé d’histoire, maître de conférences en histoire moderne et co-responsable du Master Renaissance du CESR. Ses recherches sont consacrées à l’histoire sociale des cardinaux, à l’histoire des pouvoirs et à l’histoire du Pô à l’époque moderne. Sa thèse, lauréate du 1er prix de l’Institut Sangalli (Florence), a été publiée en 2021 sous le titre Entre l’Aigle, les Lys et la tiare : les relations des cardinaux d’Este avec le royaume de France (1530 – 1590). Il est co-auteur, avec Damien Fontvieille et Boris Lesueur, de La Construction de l’État monarchique : France, 1380-1715, en 2022. Sa dernière publication “Les stratégies de légitimation d’un théologien humaniste au XVIe siècle : le cas de Gentien Hervet” est parue dans la revue Réforme, Humanisme, Renaissance (RHR) en 2024.

Fig. 1 : Doricilio Moscatelli, dessin de l’île entre Viadana et Brescello, 20 septembre 17191
De la fin du Moyen Âge au début du XVIIIe siècle, la boucle du Pô, où se situent les cités de Viadana et de Brescello, constitue un enjeu de pouvoir trouvant sa traduction au moyen de conflits d’usage et d’aménagement du fleuve. Ces désaccords sont l’occasion pour les petits États de la plaine padane d’affirmer leur souveraineté dans un espace frontalier caractérisé par sa fluidité. C’est d’autant plus vrai qu’en réalité les limites juridiques et politiques assignées au fleuve par l’homme s’avèrent fluctuantes et sont souvent emportées par les eaux, donnant naissance à un territoire à géométrie variable où s’enchevêtrent et s’imbriquent les pouvoirs sur le fleuve. Le contrôle de ce point nodal suit une dialectique où le droit apporte un règlement aux conflits avant d’être, à son tour, la source de nouveaux affrontements. Aux XVIe et XVIIe siècles, s’observe une technicisation des discours sur la nature, les experts se faisant toujours plus nombreux et de compétences diverses, ce qui s’inscrit dans l’intronisation de ceux-ci comme figure du gouvernement, en l’occurrence du gouvernement en matière hydraulique. Une diplomatie de la gestion du fleuve se met en place. Elle est d’autant plus cruciale en cette région qui constitue une interface frontalière. Les puissances étatiques impliquées dans la bonne gestion du cours du fleuve, à l’instar de la République de Venise mais aussi de la monarchie espagnole avec le duché de Milan ou du Saint-Empire, s’intéressent aussi aux aménagements réalisés à Brescello et à Viadana, tant le contrôle de ce nœud s’avère important pour la maîtrise de l’aval du Pô. Le gouvernement de l’eau est un des enjeux essentiels de la concurrence entre les États, alors même que les affrontements militaires ont cessé entre le milieu du XVIe siècle et le premier tiers du XVIIe siècle, au temps de la Pax hispanica. C’est tout l’inverse du Rivage des Syrtes dans lequel les causes immémorables d’un conflit sont devenues impénétrables aux contemporains, et où “la mer des Syrtes dev[ie]nt […] une vraie mer morte que personne ne song[e] plus à traverser2“.
Le pouvoir des principautés s’exerce sur les communautés riveraines de Viadana et Brescello. Ces dernières sont directement aux prises avec les crues et les débordements sauvages du Pô. Elles en appellent à leur souverain, en le suppliant d’assumer son rôle de protecteur et de veiller à leur sécurité. Le rapport de force au sujet de la nature se noue aussi avec ceux qui sont tantôt instrumentalisés par leur prince et tantôt instrumentalisent le fleuve pour le pousser à agir. Les rapports entre les cités de Viadana et de Brescello et le pouvoir central sont régulièrement renégociés. Les communautés riveraines disposent encore au XVIe et au XVIIe siècles d’un répertoire d’action allant de la supplique à la contestation en passant par la requête d’une grâce, la demande d’une intervention ou encore le rappel aux capitulations antérieures. Les hommes de Brescello déclarent : “per essere sempre stata la predetta coità devotissima et affettionatissima sudita alla Illustrissima casa di Vostra Eccelenza, quale da lei è amata e reverita sopra ogn’altro, e quasi adorata3“. Ils n’hésitent pas à faire appel à leurs experts et produisent des mémoires, des cartes et des projets concomitamment aux États. Les relations internationales intègrent en permanence les relations de ces communautés avec l’État et celles des communautés entre elle.

Fig. 2 : Plan du périmètre de la forteresse de Brescello (XVIIe siècle)4
Cette situation génère une anthropisation – c’est-à-dire la modification d’un milieu dit « naturel » par l’activité des êtres humains – qui est propre à l’écosystème et qui dépend des diverses échelles d’intervention des acteurs. Cette dernière est également le résultat de la volonté humaine de maîtriser les risques, en évitant les débordements et les inondations ou en palliant les sécheresses. Alors même que le Pô fait l’objet d’aménagements destinés à le contrôler toujours davantage, les risques permettent de prendre la mesure des attentes humaines à l’égard du fleuve en faisant ressortir les limites de cette gestion. Ces risques sont à l’origine d’une tentative de gestion commune du fleuve. Si, en permanence, la conflictualité en reste à un régime de basse intensité, elle s’accompagne de contacts récurrents pour assurer la circulation sur le fleuve et se prémunir contre ses débordements. Le cas de Viadana et Brescello, et plus généralement de l’aval du Pô, apporte un éclairage sur cette question de la gestion commune des eaux.
Cet article de Jean Sénié a été édité par Guillaume Richard.
NOTES
- Archivio di Stato di Venezia (ASVe), Savi ed esecutori delle acque, b. 543 [Source du cliché non communiquée par Jean Sénié]. [↩]
- Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes, Paris, José Corti, 1951, p. 13. [↩]
- Traduction par Jean Sénié : “La cité susmentionnée ayant toujours été la plus dévote et affectionnée sujette de l’Illustrissime Maison de Votre Excellence, laquelle est aimée et révérée par elle au-dessus de toute autre et elle est comme adorée”. Source de la citation non communiquée. [↩]
- Archivio di Stato di Modena (ASMo), Mappario estense, serie generale, b. 44 [Source du cliché non communiquée par Jean Sénié]. [↩]
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Guillaume Richard (21 mai 2025). Jean Sénié, “Une frontière liquide : le cas de Brescello et de Viadana (XVIe-XVIIe siècles)” La Pépinière du CESR. Consulté le 11 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13zo2
